♘ Le MuCEM, tout en muscles ♘

Publié le 16 Janvier 2013

 

Le MuCEM, à l'entrée du Vieux-Port de Marseille (photo: AFP / Boris Horvat)
AFP / Boris Horvat


MARSEILLE (France) – "Un coureur de fond éthiopien tout en nerfs, en muscles", "quand vous touchez certains poteaux, c’est presque érotique": c’est avec ces mots que l’architecte français Rudy Richiotti décrit le Musée des civilisations de l’Europe et de la Méditerranée (MuCEM), qu’il est en train d’achever à Marseille. Avec son architecture révolutionnaire et ses collections héritées du Musée des arts et traditions populaires, le MuCEM sera, affirme-t-il, "une main tendue aux Marseillais et aux visiteurs".

Posé à l'entrée du Vieux-Port, face à la mer, le bâtiment de 15.000 m2 édifié sur l'ancien môle portuaire J4, affiche une hauteur discrète de 18 mètres, qui lui permet de s'insérer harmonieusement dans son environnement, à côté du Fort Saint-Jean, partie intégrante du nouvel ensemble muséal.

Le musée ouvrira ses portes au public en juin. Le bâtiment J4 est égayé d'une résille extérieure ajourée en béton qui le protège des rayons du soleil et lui donne sa signature visuelle. "Il y a une filiation avec un orientalisme lointain", souligne Rudy Ricciotti, qui a dessiné ce projet en 2002.


Sur le toit du MuCEM, le 11 janvier 2013 (photo: AFP / Boris Horvat)
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Riche de 3.700 m2 de surfaces d'exposition, le J4 est doté de deux rampes extérieures, en accès libre, qui débouchent sur une toiture-terrasse panoramique.

De là, le visiteur peut emprunter une passerelle de béton gris de 135 mètres de long pour rejoindre le fort Saint-Jean, monument historique restauré devenu partie intégrante du MuCEM. Une autre passerelle lui permet d'accéder ensuite au quartier du Panier, le plus ancien de la ville, où arrivaient les migrants. Le parcours peut se faire dans l'autre sens.

"On sent que les Marseillais ont compris que c'est un bâtiment pour ce territoire précis. Il n'est pas issu de l'esthétique de la globalisation", souligne Rudy Ricciotti, 60 ans, qui vit à Bandol (Var).

"L'idée est de mettre ce projet en lien avec un regard populaire, un regard partagé", explique M. Ricciotti. "C'est un circuit dans la gratuité, dans la générosité. J'ai souhaité que ce projet soit une main tendue aux Marseillais et aux visiteurs".


L'architecte Rudy Ricciotti et la ministre française de la culture Aurélie FIlippetti, le 16 novembre 2012 sur le chantier du MuCEM à Marseille (photo: AFP / Gérard Julien)
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"Lorsque l'on se promène sur les passerelles périphériques et qu'il y a du soleil, le bâtiment est comme un aquarium. On sent les embruns, le vent, les ombres, la lumière. C'est une expérience physique", explique l'architecte. "On voit le musée, c'est du voyeurisme territorial", ajoute-t-il.

En lui-même, le bâtiment, avec ses structures verticales précontraintes est un défi technologique. "Nous avons utilisé un béton fibré ultra-performant, une invention française utilisée notamment pour les planchers de centrale nucléaire", explique l'architecte.

Composé de granulats, de fibres et de liant, ce béton est très résistant à la compression, très étanche et a une faculté à épouser les moules les plus divers.

"Lorsque j'ai dessiné le bâtiment avec sa résille et la passerelle il y a onze ans, nous ne maîtrisions pas cette technologie. Je me suis dit ‘on y va’, ‘on y arrivera’. Avec les ingénieurs, nous avons fait un travail de recherche-développement sur ce chantier".

"Rien que pour identifier les efforts dans les structures verticales, mon fils ingénieur, Romain Ricciotti, 34 ans, a dû faire 3.000 pages de calculs", indique l'architecte.


Travaux de construction de la façade du MuCEM à Marseille, le 12 janvier 2013 (photo: AFP / Boris Horvat)
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Le musée "est la première construction de cette taille réalisée avec cette technologie", assure Rudy Ricciotti qui a conçu les nouveaux espaces du département des Arts de l'Islam du Louvre, avec Mario Bellini. Les nombreux poteaux en béton gris velouté du MuCEM ressemblent par endroits à des troncs d'arbres ou à des muscles.

"Maintenant, le bâtiment me fait penser à un coureur de fond éthiopien. Il est tout en nerfs, en muscles. Il n'y a pas de gras", souligne l'architecte. "Pour certains poteaux, quand vous les touchez, c'est presque érotique", ajoute-t-il.

"En même temps, quand on voit l'enveloppement par les résilles extérieures, ce bâtiment devient très féminin. Il a un côté déshabillé".

Rudy Ricciotti a choisi de construire le J4 avec des matériaux et des entreprises implantées régionalement. "Tout est réalisé in situ sur un rayon de 50 kilomètres", dans une optique de développement durable.
"Ici, on ne délocalise pas les emplois, on renforce la mémoire du travail", dit-il. "A ma demande, le menuisier a produit lui-même les parquets du musée au lieu de se limiter à les poser", ce qui lui a apporté de la valeur ajoutée, a-t-il souligné.


Travaux de construction du MuCEM, le 16 novembre 2012 à Marseille (photo: AFP / Gérard Julien)
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"L'Etat n'a pas attendu que Marseille devienne capitale européenne de la culture pour venir développer dans la ville le premier grand musée national décentralisé", a relevé l'architecte. "Je tiens à le dire car je trouve l'Etat un peu dépossédé de sa générosité dans le cadre de Marseille Provence 2013".

Le MuCEM est le fruit d'une décentralisation culturelle radicale, décidée en 2000 sous le gouvernement de Lionel Jospin. Il a hérité des collections du musée d'ethnographie des Arts et Traditions Populaires (ATP), créé en 1937 sous le Front Populaire à l'initiative de Georges Henri Rivière (1897-1985) et fermé en 2005 dans l'optique de son transfert à Marseille.

Depuis septembre, les collections de l'ancien musée des ATP, situé à l'entrée du Bois de Boulogne depuis 1972, quittent peu à peu la capitale en semi-remorques pour rejoindre le tout nouveau Centre de conservation et de ressources du MuCEM, conçu par l'architecte Corinne Vezzoni sur un ancien terrain militaire, dans le quartier de la Belle de Mai.


Sur le toit du MuCEM, le 11 janvier 2013 (photo: AFP / Boris Horvat)
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Clarines pour la transhumance, engins agricoles, alambics, gerbes de blé tressées, attractions de fêtes foraines, objets religieux, parures de mariées, vêtements traditionnels, tableaux, photographies, films... les trois quarts des objets du nouveau MuCEM proviennent des collections du musée des ATP. S'y ajoutent des objets provenant du musée de l'Homme. Enfin, plus de 20.000 autres ont été acquis depuis une dizaine d'années dans la perspective de la création du MuCEM, réorienté vers la civilisation méditerranéenne. Au total, un million de lots ont été répertoriés dont 500.000 photographies.

Rudy Ricciotti s'agace d'éventuelles critiques sur le coût de son bâtiment: le J4 "a coûté 58 millions d'euros hors taxes", dit-t-il. "Cela fait environ 2.300 euros du m2 (circulations comprises), ce qui est très peu".

"Je suis fier de l'énergie, de l'intelligence et de la passion de tous ceux qui ont contribué à cette réalisation. Il y une ambiance de fraternité incroyable sur le chantier. Nous avons passé trois ans ensemble, avec des sueurs froides, des interrogations mais aussi de grands moments, des fêtes. C'était un régal. Tout le monde voit avec tristesse arriver la fin de ce chantier".


Le MuCEM en chantier est illuminé par les feux d'artifice lors de la fête de lancement de Marseille-Provence 2013, capitale européenne de la culture, le 12 janvier 2013 (photo: AFP / Gérard Julien)
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Rédigé par Agendaide

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