Dans le détroit de Gibraltar, la nage du désespoir

Publié le 6 Décembre 2012

Par Marcos MORENO

LA LINEA DE LA CONCEPCION (Espagne) - Le détroit de Gibraltar est un des grands points de passage de l'immigration clandestine de l'Afrique vers l'Europe. Chaque nuit ou presque, des dizaines de désespérés, dont beaucoup ont fait le voyage depuis l'Afrique subsaharienne, se lancent à l'assaut des quatorze kilomètres de mer qui séparent la pointe nord du Maroc de la pointe sud de l'Andalousie. Pour cela, ils utilisent souvent des embarcations de fortune, comme des canots pneumatiques de plage actionnés à l'aide de pagaies en plastique. Ils défient la mort dans ce détroit soumis à des courants violents, à des vents changeants, et franchi nuit et jour par des navires de gros tonnage qui entrent ou sortent de la Méditerranée.

Je suis photographe indépendant à La Línea de la Concepción, tout au sud de l'Espagne. Plusieurs fois par semaine, à cinq heures du matin, j'embarque dans un des bateaux de la Croix Rouge qui sillonne le détroit à la recherche d'embarcations d'immigrants, afin de photographier les éventuels sauvetages ou incidents en mer. La journée du 3 décembre, au cours de laquelle ont été prises ces photos, a été particulièrement forte en émotions.

La Croix Rouge n'est pas la seule organisation à parcourir le détroit de Gibraltar de long en large. Il y a aussi la Guardia Civil espagnole et la gendarmerie marocaine. Quand les immigrants sont interceptés par les Marocains, ils sont ramenés sur la rive africaine du détroit et leurs espoirs de poser le pied en Europe se brisent. Leur but est donc, coûte que coûte, de toucher terre en Espagne ou d'être recueillis en mer par les Espagnols. Ils savent que s'ils y parviennent, ils passeront, au pire, trois mois dans un centre de rétention administrative. Après quoi les autorités espagnoles, qui sont souvent bien en peine de déterminer leur nationalité et donc le pays vers lequel les expulser, seront forcées, de par la loi, de les remettre en liberté.

Ce matin-là, nous étions très proches des côtes marocaines, dans les environs de Tanger. Nous avons aperçu un minuscule canot gonflable jaune dans lequel étaient entassées huit personnes, six hommes et deux femmes. Un patrouilleur marocain (photo ci-dessous) se dirigeait vers eux. Les sauveteurs espagnols avaient l'obligation de laisser agir les Marocains, puisque nous nous trouvions clairement dans leurs eaux territoriales.

Mais quand les passagers du canot ont vu que nous ne faisions rien pour leur venir en aide et qu'ils étaient sur le point de se faire intercepter par les Marocains, ils se sont tout à coup jetés dans l'eau glaciale pour nager vers nous. Une des femmes a été attrapée par les Marocains mais, hissée sur le pont du patrouilleur, elle a réussi à glisser entre les mains des gendarmes et à sauter par dessus bord. Finalement, l'ensemble des huit occupants du canot ont été recueillis par les Espagnols. Les Marocains n'ont pas insisté. Une fois sur notre bateau, les rescapés ont laissé éclater leur soulagement.

Des immigrants laissent éclater leur soulagement après avoir été recueillis par un bateau de sauveteurs espagnols dans le détroit de Gibraltar, le 3 décembre 2012

Un total de quatre canots d'immigrants ont été interceptés ce matin-là dans le détroit: trois par les Espagnols, et un par les Marocains.

Ceux qui ont eu la "chance" de tomber aux mains des Espagnols ont été transférés sur un plus gros bateau qui les a emmenés vers un centre d'accueil dans le petit port andalou de Tarifa. J'ignore qui ils étaient et de quel pays ils venaient. Il est presque impossible de communiquer avec eux car ils ne connaissent en général que quelques mots d'espagnol, qu'ils mélangent à quelques mots d'anglais.

Epuisés, des immigrants africains sont receuillis par un bateau de sauveteurs espagnols dans le détroit de Gibraltar, le 3 décembre 2012
Ce sont des scènes dures. Il y a beaucoup de désespoir, beaucoup de tristesse dans ces tentatives pour passer d'une rive à l'autre. J'y assiste en tant que journaliste. Mais ce matin-là, au large de Tanger, j'ai aussi aidé à repêcher deux des immigrants dans l'eau et à les hisser à bord de notre bateau, et j'ai retenu de justesse un sauveteur de la Croix Rouge qui, déséquilibré, était sur le point de passer par dessus bord. Au fil du temps, j'en suis arrivé à me sentir plus sauveteur que photographe... La confusion des rôles est parfois inévitable.

photos Marcos MORENO

photos Marcos MORENO

Rédigé par Agendaide

Publié dans #espagne, #desespoir

Commenter cet article